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A la cour de Florence

Eléonore de Tolède, par Bronzino – Armoiries des Grands Ducs de Toscane, mosaïque de pierres dures.

Depuis le XVe siècle, la ville de Florence vit au rythme des Médicis. Si aujourd’hui, la famille a disparu, il n’en reste pas moins que la capitale de la Toscane est marquée au plus profond d’elle-même par cette illustre  dynastie.

Banquiers des rois, des papes et des princes, le commerce de l’argent a fait leur fortune. Le patriarche, Cosme l’Ancien, est un personnage fascinant. Homme politique fin et très influent, il est nommé gonfalonier en 1434 et dirige d’une main de maître la vie de la république florentine.

Ayant compris tout l’intérêt que l’art pouvait représenter pour lui, il entreprend une vaste politique de mécénat. Marsile Ficin, le grand philosophe néoplatonicien, ou Fra Angelico, le génial peintre dominicain, sont ses obligés. Ce dernier est bien représenté dans la rétrospective que le musée Maillol consacre aux Médicis. L’artiste a choisi de représenter l’enterrement de saint Cosme et de saint Damien, les deux médecins. Cette œuvre doit être comprise non seulement selon son sens religieux, mais aussi dans une direction plus politique. Elle contribue à magnifier le pouvoir de Cosme en glorifiant son saint patron. Rien n’est laissé au hasard dans l’utilisation de l’art chez les Médicis.

L’autre grand personnage de la famille est Laurent le Magnifique. Il est celui qui incarne l’âge d’or de Florence. Proche de Botticelli et de Filippino Lippi, commanditaire de Michel-Ange ou de Verrocchio, il est celui qui porte à son apogée la gloire des Médicis et qui fait de la famille un axe incontournable de l’équilibre européen. Son fils est élu au trône de saint Pierre en 1513, et suivant la tradition médicéenne encourage les artistes. C’est sous son pontificat que Raphaël décore le Vatican et prend la maîtrise de la basilique saint Pierre.

En 1523, Clément VIII est le deuxième Médicis à succéder au prince des Apôtres. Florence  domine alors l’Italie et la fortune du clan fait de nombreux envieux, en particulier en France où l’or florentin constitue un espoir pour redresser les comptes du royaume. Deux princesses viendront ainsi régner en France : Catherine, épouse d’Henri II et mère des trois derniers Valois et Marie, épouse d’Henri IV, que le Vert Galant avait surnommé « la Grosse banquière ».

Le musée Maillol a choisi de présenter au public quelques aspects de la très riche collection des princes de Florence. Les banquiers du XVe siècle, devenus Grands-ducs de Toscane par la volonté de Charles Quint, sont des collectionneurs d’antiques avertis et quelques bronzes romains viennent illustrer cette passion que partagent nombre de nobles de la Renaissance ; leur goût les porte aussi vers les pièces d’orfèvrerie et surtout vers les marqueteries de pierres dures. Le grand-duc Ferdinand Ier crée en 1558 une manufacture destinée à la production de ces mosaïques. Dans l’une des salles de l’exposition, une très belle armoire s’offre aux regards des spectateurs. Ses portes ont été revêtues de ces œuvres. L’une d’elle représente une prune violette, l’impression rendue est fascinante : la pierre confère au fruit un brillant presque naturel. Le XVIIe siècle ne s’y est pas trompé, les réalisations florentines jouissaient d’une très grande renommée et leur possession était synonyme de prestige et de richesse.

A travers les salles du musée Maillol, le visiteur parcourt trois siècles d’histoire et d’art à Florence. Le goût a évolué passant des œuvres encore empruntes du Moyen-âge de Fra Angélico aux délires baroques qu’affectionnent les derniers Médicis, cette rétrospective permet aussi admirer l’ouverture de ces princes qui, dans leur collection, aimaient à rassembler les objets les plus divers comme un masque de jade venant de l’empire aztèque, un manteau en plume de perroquet du Brésil, mais aussi des objets scientifiques comme une copie de la fameuse lunette de Galilée ou encore ces écorchés terrifiants de Zumbo ; à la frontière entre l’art et la science, ils sont le symbole de la très grande ouverture intellectuelle des souverains Médicis et de leur passion pour la nouveauté.

Les fastes des Médicis, Musée Maillol, exposition du 29 septembre 2010 au 31 janvier 2011.

Olivier Andurand, le 05/12/2010.









Des bords de Loire aux Andes

Disque avec personnage central, 1350.Tintin et le Temple du Soleil. Jean Hey, Annonciation, 1495.

Après Teotihuacan l’année dernière, on peut dire que la tendance est à l’exotisme. Depuis quelques semaines maintenant, une exposition à la Pinacothèque de Paris présente les trésors du peuple inca. L’excellent titre « L’or des Incas. Origines et mystères » remplit son office et les visiteurs sont nombreux.

L’empire inca compte parmi les plus grands de l’Histoire. Ce peuple a réussi à dominer une grande partie de l’Amérique du Sud et a développé une civilisation originale, riche et complexe. Les commissaires se sont fixés comme objectif de montrer les relations entre la culture inca et l’or. Ce métal est investi de dimensions spirituelles et même cosmogoniques. Il est partout, travaillé, ciselé, enrichi de pierres et le plus souvent il sert à louer Inti, le dieu soleil. A la différence des contrées européennes, chez les incas, l’or n’a pas de valeur numéraire. Il n’est qu’un instrument religieux. Lorsque les Espagnols sont arrivés au XVIe siècle, ils ont tout naturellement été frappés par cette profusion ; pour eux, ils venaient de découvrir le pays de l’or : l’Eldorado.

En parcourant les salles, on peut découvrir de multiples objets aux formes surprenantes et mystérieuses. Certains présentent cependant un coté étrangement familier. Mais oui… on dirait que ces céramiques ressemblent à s’y méprendre à celles que découvre Tintin lorsqu’il pénètre dans le Temple du Soleil. Hergé avait une documentation des plus sérieuses et cette exposition le confirme. Mais le mérite essentiel de la présentation réside en ce qu’elle montre des œuvres qui sont généralement au Pérou.

Ainsi nous pouvons admirer à loisir des somptueux ornements d’oreilles incrustés de turquoise ou encore une toile d’araignée ayant emprisonné un personnage anthropomorphe. A travers les objets, c’est la spiritualité inca que nous pouvons toucher. Ce disque orné d’un personnage tenant dans ses mains un couteau et un gobelet indique une scène de sacrifice. En effet, on le pratiquait régulièrement dans les Andes et le prêtre devait offrir le cœur de la victime au Soleil à l’aide de l’arme sacrificielle représentée sur le disque. L’art devient une fois encore un moyen de mieux saisir les enjeux d’une civilisation dont on ne sait pas énormément. Ainsi à quelques pas de l’église de la Madeleine, on peut accéder à un ailleurs totalement dépaysant et envoutant. La richesse de la présentation mérite bien qu’on dirige ses pas vers la Pinacothèque de Paris.

Cependant, la tentation est grande d’aller dans un autre lieu de Paris tout aussi riche et célèbre. Il s’agit du Grand Palais. Cette année, la direction de ce musée organise des rétrospectives très intéressantes : Monet bien sûr. A-t-on jamais vu autant de chefs-d’œuvre rassemblés en si peu d’espace. Près de deux cents toiles du maître impressionniste jalonnent un parcours tout en couleur et en lumière. Je vous donne rendez-vous dans quelques temps pour un compte-rendu plus détaillé. Il ne faudrait pas que cette splendide exposition nous fasse oublier l’autre qui s’offre aux regards en ce moment : La France en 1500.

Dans la veine de celle que le Louvre avait présentée il y a six ans sur Paris en 1400, l’art sous Charles VI, le Grand Palais nous mène cette fois à la lisière de la Renaissance. Est-on encore au Moyen-âge ou bien le monde nouveau est-il déjà là ? Tout est question de date ! Si le 1er janvier 1492, les Européens s’étaient levés en pensant que la Renaissance commençait, voilà qui nous simplifierait bien les recherches. Malheureusement rien n’est si simple et si tranché. En 1500, par bien des aspects, nous sommes encore dans les temps médiévaux. L’art permet une fois encore de mesurer les décalages, les transformations. En adoptant certaines nouveautés techniques, les artistes se dégagent des contraintes de l’art médiéval mais lui restent encore largement soumis en ce qui concerne les sujets ou les commanditaires. Passant du Maître de Moulin que les spécialistes ont identifié comme étant Jean Hey, jusqu’à Léonard de Vinci, nous voyons les artistes résister à l’influence italienne, puis l’accompagner et enfin se débarrasser presque totalement des éléments gothiques qui constituaient les décors.

Doit-on parler d’un automne du Moyen-âge comme le pensait en son temps Johan Huizinga, ou est-on en présence d’un art au sommet de sa splendeur qui commence à s’hybrider d’apports étrangers qui vont le sublimer ? Voilà une question essentielle à laquelle cette exposition permet de répondre en partie. C’est une visite à ne pas manquer tant la présentation est belle, bien pensée, et magnifiquement mise en scène. Monet a là une forte concurrence !

« France 1500, entre Moyen Âge et Renaissance ». Galeries nationales du Grand Palais, 6 octobre 2010 – 10 janvier 2011.

« L'Or des Incas. Origines et mystères ». Pinacothèque de Paris, 10 septembre 2010 - 06 février 2011.

Olivier Andurand, le 10/10/2010.

L'Europe vue de l'autre coté de l'Oder

Saint Ignace terrassant l'hérésie, Collège des Jésuites, Poznan

Comme il y a deux ans, j’ai eu le privilège de participer à l’université d’été du programme CompaRaison organisée par les universités de Potsdam, Versailles Saint Quentin, Nanterre et Zielona Gora en Pologne. Ces derniers nous ont reçus très amicalement dans des locaux très récents et fort majestueux. Ce séjour, dans l’optique de ses fondateurs, devait permettre de faciliter la mise en place de relations internationales fécondes entre les centres de recherches des facultés d’histoire, de philosophie et de langues de nos trois pays. Ce séminaire a permis aussi de mieux analyser les oppositions et parfois les rencontres qui existent entre les mentalités polonaises, allemandes et françaises. Etant hébergés par les Polonais, nous avons pu regarder de plus près ce pays dont l’histoire complexe resurgit perpétuellement dans le présent.

La Pologne est un pays à l’histoire dramatique. Celui-ci n’a cessé de se déplacer au grès des événements. Fondé autour de la Silésie, le royaume, à son apogée, s’étend de la Grande Pologne jusqu’à l’Ukraine et au XVIe siècle, c’est un des territoires les plus vastes d’Europe. Le XVIIIe siècle marque une évolution essentielle. Handicapé par un régime politique faible, le pays n’arrive pas à résister à la pression de ses grands voisins autrichien, russe et prussien. Le dernier roi, Stanislas Auguste Poniatowski, voit son pays divisé en 1772. Vingt-trois ans plus tard, la Pologne disparaît de la carte pendant 123 ans, et ce malgré les efforts de l’Empereur Napoléon avec son éphémère Grand Duché de Varsovie. Cette partition a toujours des répercussions contemporaines. Du réseau ferré à la géographie électorale, les cartes montrent indubitablement la permanence de ces trois zones aujourd’hui.

Le Congrès de Versailles, une fois l’Allemagne vaincue en 1918, fait ressurgir la Pologne. Dès ses premières années, la République de Pologne doit se heurter à la toute jeune URSS qui conteste ses frontières. Pildulsky réussit à vaincre l’Armée rouge et à sauvegarder le pays jusqu’en 1939. Chacun sait que le 1er septembre 1939, c’est sur dans la plaine polonaise qu’Hitler lance ses troupes en premier faisant disparaitre le pays une nouvelle fois et en fixant sur son sol les usines de mort que sont Auschwitz ou les autres camps de la mort. La Pologne comme beaucoup de pays d’Europe de l’Est a été profondément meurtrie par la Deuxième Guerre mondiale. La population juive a été enfermée dans de gigantesques ghettos et presque entièrement anéantie. « Libérée » par l’Armée rouge en 1944-1945, la Pologne a troqué une dictature par une autre, Staline et ses séides remplaçant Hitler et les nazis. Le communisme tombe en 1989 et s’ouvre dès lors une nouvelle ère politique, qui se veut démocratique, libérale et européenne.

Mais c’est justement dans ces nouveautés qu’il faut chercher les enseignements de ce voyage en Silésie. Les mentalités de beaucoup de Polonais sont tiraillées entre la volonté de s’ouvrir davantage à une forme de modernité intellectuelle, laïque et désacralisée et d’autre part la volonté de respecter et de transmettre les valeurs chrétiennes, catholiques et papolâtres qui ont forgé l’identité polonaise pendant les années de dictature.

Jean-Paul II, pape polonais, est la référence absolue. Ses ouvrages sont au cœur de l’enseignement et ses analyses sont pour certains l’axe selon lequel le monde doit être compris. Mais qu’il me soit permis de poser une question. Comment peut-on concilier l’adhésion à l’Union Européenne et l’idée véhiculée par le pape Wojtyła (réf. Jean-Paul II, Mémoire et Identité, Paris, Flammarion, 2005, p. 24-25) que le Parlement européen est criminel contre l’Humanité ? Beaucoup de questions idéologiques, sociales et politiques s’expriment avec force dans ce pays et il est souvent difficile pour nous qui vivons dans des contrées laïcisées de saisir ces contradictions.

Il faut espérer que les échanges auxquels nous nous sommes livrés serviront à mieux nous connaître et à trouver une position commune sur les grands problèmes européens qui doivent être résolus en commun. En l’état actuel, le chemin à parcourir est encore long. Mais l’histoire prouve que le débat, l’ouverture à l’autre dans sa diversité et sa complexité permet d’assurer un enrichissement mutuel profond. Espérons donc que notre XXIe siècle verra se reformer une République des Lettres digne de celles de la Renaissance ou des Lumières et que tous nous travaillerons pour forger une société riche, multiculturelle, tolérante et ouverte.

Voilà de quoi nous occuper pendant les années à venir !

Olivier Andurand, le 05/08/2010.

Ce jour-là, une idée de visite photographique

Willy Ronis, Le petit parisien, 1952

Depuis quelques semaines, la Monnaie de Paris présente une rétrospective consacrée au photographe Willy Ronis. Moins connu que son confrère Robert Doisneau, Ronis est malgré tout un des grands témoins du XXe siècle et son objectif permet de se replonger dans un passé pas si lointain mais qui est pourtant tellement dépaysant.

L’exposition est placée sous l’axe fort intéressant de la « poétique de l’engagement » qui résume bien les problèmes artistiques auxquels Ronis s’est confronté. Né à Paris en 1910, le jeune homme commence sa carrière au moment du Front populaire de 1936. Le 14 juillet, le photographe participe à la liesse populaire et immortalise une petite fille, Suzanne Trompette, juchée sur les épaules de son père et coiffée du bonnet phrygien. Elle devient le symbole de ce grand moment des espérances et marque aussi, pour Willy Ronis, le début d’une attention aux questions économiques et sociales. Son œuvre est en effet ponctuée de clichés montrant la détresse des mineurs (Le mineur silicosé, 1951) ou la dureté des conditions de travail des ouvriers de la Régie Renault (La forge, 1950).

Outre ces aspects quasiment politiques de son œuvre, Willy Ronis manifeste un souci permanent pour les « petites gens ». Nombreuses sont les photos représentant des bals populaires ou des scènes de la vie quotidienne. Il s’en dégage toujours une vraie sympathie et souvent beaucoup d’émotion. Dans une photographie intitulée Les adieux du permissionnaire, l’œil de l’artiste se fait discret. Derrière une fenêtre, un rideau léger voilant la scène, un jeune homme en uniforme de marin tient la main de sa fiancée. De ce moment volé se dégage une profonde émotion et l’instant se fait éternité. On peut facilement imaginer ce que les personnages se disent et ce qu’ils ressentent. Que dire aussi de cette image pleine de joie ? Un jeune garçon court tout sourire avec sa baguette de pain sous le bras. Comme avec les deux amants de la photo précédente, on est porté avec lui dans le Paris des années 1950. Dans un ouvrage qu’il fait paraître en 2006 et qui s’intitule Ce jour-lภRonis évoque l’histoire de cette photo. Presque aussi célèbre que celles de Doisneau, Le petit parisien est une entorse à la règle de l’instant que le photographe s’était forgé. Pour une fois, il y a eu une mise en scène. Elle devait illustrer un reportage intitulé Revoir Paris et tourner autour des signes distinctifs de notre capitale pour un américain. Le pain, notre célébrissime baguette, se devait d’y figurer ! Plutôt que de photographier classiquement – bêtement – une boulangerie, il a choisi de se rendre devant la boutique. Un petit garçon en est sorti, son pain sous le bras. Après une autorisation de la grand-mère, l’enfant s’est mis à courir et après trois essais, le chef d’œuvre était né. Remarquez l’ombre du garçonnet, elle ressemble à un gros chat, était-ce voulu ? Ronis n’en a jamais rien dit publiquement, mais cette ombre animalière contribue autant que le sourire du gamin à nous toucher et à nous communiquer cette joie de vivre.

L’exposition propose aussi un parcours des grandes figures du monde artistique. Picasso voisine avec Capa sous l’œil bienveillant de Jacques Prévert. D’ailleurs, les liens entre ces deux hommes ne doivent pas surprendre. Les photos de Ronis ont la même force et la même simplicité que la poésie de Prévert, car c’est à la fois populaire (dans le sens noble du terme), drôle et touchant.

Pour finir cet aperçu du talent de Willy Ronis, comment ne pas mentionner les images de Bruges, de Venise, ou de Paris, mais aussi les photos de nus dont la sensualité n’a d’égal que la beauté du modèle (c’est en général la femme de l’artiste, Marie-Ange), de la lumière et du cadrage.

On méconnaît trop souvent la photographie comme art majeur du XXe siècle. Cette exposition lui rend justice et c’est une bonne chose. L’été et les vacances arrivent, vous avez maintenant une idée pour meubler les moments de liberté qui arrivent.

Bon été, bonnes vacances (pour ceux qui en ont), bonnes expositions !

« Willy Ronis, une poétique de l’engagement », Hôtel de la Monnaie, 11 Quai de Conti, 75006 Paris. du 16 avril au 22 août 2010.

Olivier Andurand, le 24/06/2010.

Un don d’Outre-Manche

Venise, William Turner

Cent ans de guerre, Jeanne d’Arc, Napoléon, Mers el-Kébir, que de tensions avec nos chers voisins d’Outre-Manche ! C’est presque un fait de culture. Nous ne nous aimons pas ; d’ailleurs, les bons mots sur les anglais ne manquent pas et ils nous le rendent bien. Rosbifs contre froggies, tout nous oppose ; café contre thé, rôti contre bouilli (un sanglier bouilli avec de la sauce à la menthe, pauvre bête, comme dirait Obélix), le flegme britannique face à l’énervement perpétuel français… Est-il dès lors possible de nous trouver un point d’entente qui soit moins superficiel que notre attrait incœrcible pour les frasques et les fastes de la famille royale d’Angleterre ?

C’est encore une fois vers les grands artistes qu’il faut tourner notre regard pour trouver un point de convergence. L’art anglais est riche et n’a rien à envier à ses voisins européens. Ce sont les îles britanniques qui ont vu naître quelques uns des plus grands créateurs de l’histoire : Shakespeare bien sûr, mais aussi Keats, Shelley ou encore Oscar Wilde chez les écrivains, Gainsborough, Hogarth, ou Blake chez les peintres. De l’histoire artistique de l’Angleterre, nous ne nous attarderons que sur William Turner dont l’influence sur les contemporains et les peintres des périodes suivantes a été immense.

Comme pour Picasso l’an dernier, le Grand Palais consacre en ce moment une magnifique exposition à Turner sous le titre de « Turner et ses peintres ». Le but de la présentation est de montrer quelles ont été les sources du grand maître anglais. A la différence de Picasso dont on a pu voir qu’il rivalisait en permanence avec Velasquez, Manet ou Renoir, Turner, lui, forge son style dans l’imitation de ceux qui l’ont précédé et surtout Poussin et Claude Gellée dit le Lorrain. De ces deux génies de la couleur, il apprend le traitement de la lumière et son Déclin de l’Empire carthaginois est directement inspiré du Port de Mer au soleil couchant du Lorrain.

Avec Turner, c’est toute une conception de la formation artistique que l’on peut toucher du doigt. D’abord la rencontre avec les œuvres du passé par les gravures, puis la découverte des grands musées, surtout Le Louvre, et enfin le tour d’Europe qui permet aux artistes de voir la source de toute beauté à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe : l’Italie. Pour William Turner, ce pays a été une source d’inspiration immense, en particulier Rome et Venise. Héritier de Canaletto et d’Hubert Robert, Turner croque la Sérénissime mais dépasse ses devanciers par un traitement beaucoup plus audacieux de l’espace et de la couleur. Les aquarelles du maître sont inspirées des instantanés de la Venise du génial védutiste, mais on voit apparaître une brume qui brouille les lignes des monuments, il introduit dans la composition une dimension onirique qui n’existait pas auparavant. C’est plus une impression de la ville qu’une vue à proprement parler.

Turner constitue un moment important de l’histoire de la peinture. Il est le premier à donner un rôle au chemin de fer dans ses œuvres. Vapeur et Vitesse, huile de 1844, est à la croisée des chemins. Le tableau représente un train fonçant à toute vitesse sur le pont de Maidenhead. Il fait contraster la force de la nouveauté technologique avec la douceur d’une campagne anglaise où laboureurs et danseurs cohabitent dans une ambiance pastorale. D’un coté, il se plie aux normes de la peinture de paysage où l’on trouvait traditionnellement ce type de personnage et en même temps, il la révolutionne en introduisant la technique moderne et une atmosphère où le soleil semble s’effacer derrière la fumée s’échappant de la locomotive lancée à pleine vitesse.

Le Grand Palais nous permet donc de découvrir ce génie de la peinture. Mis en perspective avec ses prédécesseurs, les commissaires nous offrent la possibilité de comprendre le parcours intellectuel d’un artiste du tournant des XVIIIe et XIXe siècles. Peintre classique par sa formation, mais révolutionnaire par son évolution, Turner est essentiel pour qui s’intéresse aux prémices de l’art moderne. C’est vers lui que se tournent les impressionnistes quand ils rompent avec les canons de la peinture académique. Et il n’est pas interdit de voir dans la très célèbre Impression Soleil levant de Monet un rappel des œuvres de Turner. Si l’Anglais n’utilise pas le terme d’impression, c’est pourtant ce qu’il peint. On pourrait presque dire que les impressionnistes français ont été ceux qui ont le mieux compris ce génie de la peinture. L’optimisme doit donc être de mise, Anglais et Français peuvent se comprendre !

« Turner et ses peintres », Galeries nationales du Grand Palais, 24 février 2010 – 24 mai 2010.

Olivier Andurand, le 18/03/2010.

Meilleurs voeux pour 2010

Frédéric Chopin par Delacroix et Jean Jaurès en meeting

Je ne pouvais faire autrement que de commencer cette année en présentant à tous les lecteurs fidèles ou occasionnels mes meilleurs vœux pour l’année 2010, à chacun je souhaite beaucoup de satisfactions et de bonheur ; aux élèves et étudiants qui lisent ces lignes, j’adresse des vœux de réussite et de plein épanouissement.

L’année musicale 2010 sera consacrée à ce génie du piano qu’a été Frédéric Chopin. Polonais de naissance, il se forme à Varsovie et donne toute la force de son talent après son arrivée en France en 1830. L’œuvre de Chopin consacre le piano comme l’instrument roi, capable de dire toutes les émotions de l’âme humaine. De la joie simple comme dans la valse dite du « petit chien » (op. 64, n°1), à la mélancolie la plus profonde du 2e Nocturne (op. 9, n°2 en mi bémol majeur) en passant par la révolte comme dans la bouleversante Etude n°12 en ut mineur dite « révolutionnaire ». Avec Chopin, le romantisme dépasse le stade des bluettes littéraires de Vigny ou de Musset avec qui il partage pourtant un amour pour George Sand. Le pianiste donne au mouvement une force et une universalité que personne avant lui n’avait réussi à si bien exprimer. L’art de Chopin, c’est la mise en musique du sentiment, l’expression de la sensibilité. Bien sûr, il y a Liszt, et Mendelssohn, mais Chopin semble plus romantique qu’eux. Il s’écoute beaucoup (comme tous ses confrères artistes de la période) mais il est aussi sensible aux affres de son pays et ses Polonaises sont aussi là pour dire le malheur de ce peuple écrasé par les Russes en 1830.

« Il n’est pas seulement virtuose, disait Heinrich Heine, il est aussi poète, il peut nous donner la perception de la poésie qui vit dans son âme, il est compositeur, et rien ne ressemble à la jouissance qu’il nous procure quand il s’assied au piano et qu’il improvise. Il n’est ni polonais, ni français, ni allemand ; il descend du pays de Mozart, de Raphaël, de Goethe : sa vraie patrie est le royaume enchanté de la poésie. » 

Il fallait ouvrir cette année par un peu de douceur afin nous préparer aux rigueurs qu’elle pourrait apporter. Avec Chopin, les portes de la rêverie et de l’introspection s’ouvrent grand et nous avons tout le loisir de l’écouter pour peut-être mieux comprendre ce que nous sommes. Mais si le songe est nécessaire, la réflexion ne l’est pas moins.

La mairie du XVIIIe arrondissement de Paris présentait ces derniers jours une très belle rétrospective sur Jean Jaurès. Pour commémorer le 150e anniversaire de la naissance du grand homme de la IIIe République, il fallait lui redonner une publicité plus que méritée. Philosophe de talent, homme politique de génie, Jaurès a enrichi la vie politique française. Infatigable défenseurs des droits des plus faibles et de la paix, il considérait aussi que l’école était le seul moyen pour le peuple de progresser dans la société. Il était donc plus que normal que Montmartre qui a vu fleurir la Commune de Paris, qui a proposé la gratuité et la laïcité de l’école, lui rende l’hommage qu’il mérite.

Je termine donc ce premier texte de l’année en laissant la parole à Jaurès, ému de s’adresser à ses jeunes successeurs sur les bancs du lycée d’Albi en 1903. Le message qu’il leur adresse est plein de confiance et d’espoir.

« Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine ; c’est qu’on se condamne soi-même à ne pas comprendre l’humanité, si on n’a pas le sens de sa grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables.

Cette confiance n’est ni sotte, ni aveugle, ni frivole. Elle n’ignore pas les vices, les crimes, les erreurs, les préjugés, les égoïsmes de tout ordre, égoïsme des individus, égoïsme des castes, égoïsme des partis, égoïsme des classes, qui appesantissent la marche de l’homme, et absorbent souvent le cours du fleuve en un tourbillon trouble et sanglant. Elle sait que les forces bonnes, les forces de sagesse, de lumière, de justice, ne peuvent se passer du secours du temps, et que la nuit de la servitude et de l’ignorance n’est pas dissipée par une illumination soudaine et totale, mais atténuée seulement par une lente série d’aurores incertaines.

Oui, les hommes qui ont confiance en l’homme savent cela. Ils sont résignés d’avance à ne voir qu’une réalisation incomplète de leur vaste idéal, qui lui-même sera dépassé ; ou plutôt ils se félicitent que toutes les possibilités humaines ne se manifestent point dans les limites étroites de leur vie. Ils sont pleins d’une sympathie déférente, et douloureuse pour ceux qui ayant été brutalisés par l’expérience immédiate ont conçu de pensées amères, pour ceux dont la vie a coïncidé avec des époques de servitude, d’abaissement et de réaction, et qui, sous le noir nuage immobile, ont pu croire que le jour ne se lèverait plus. Mais eux-mêmes se gardent bien d’inscrire définitivement au passif de l’humanité qui dure les mécomptes des générations qui passent. Et ils affirment avec une certitude qui ne fléchit pas, qu’il vaut la peine de penser et d’agir, que l’effort humain vers la clarté et le droit n’est jamais perdu. L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir. » (Jaurès, Discours à la Jeunesse, Albi, 1903)

Olivier Andurand, le 17/01/2010.

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